Le symbolisme contenu dans l'esthétique et ses implications sociales
Le look : sentiment d'appartenance et contestation esthétique
Forme d'expression personnelle, le look est chargé de significations et avant tout celle d'exprimer son individualité, son autonomie, d'affirmer sa différence "par ce choix, j'exprime mes pensées et mon état d'esprit, je désire simplement que la population puisse voir une partie de mes pensées (intérieur) par mon physique (extérieur)" (G, h, 18 ans, étudiant en théâtre,[Q]). Notre identité sociale se bâtit en partie sur cette dimension expressive car "le look est devenu un langage, ayant le pouvoir de véhiculer des attitudes et des croyances plus complexes qu'il n'y paraît."( Polhemus, 1995 ). Nous verrons que, dans cette perspective, "être looké gothic" symbolise souvent une appartenance à une communauté ou tout au moins l'adhésion à une certaine philosophie.
L'adoption du look gothique résulte d'un processus de récupération : de nombreux éléments stylistiques sont issus du mouvements punk à la fin des années soixante-dix, qui s'est plu à détourner certains éléments ou objets caractérisant la bourgeoisie (épingle à nourrice dans l'oreille, jupes écolières avec des bas résilles déchirés, tissus à carreaux), en signe de contestation sociale et économique. Par pur esprit de provocation face à cette domination symbolique, les punks ont également utilisé les signes et les symboles rappelant une idéologie condamnable (croix gammée). De ce mouvement subversif, les gothiques ont gardé certains aspects de la tenue mais en refusant le côté négligé au profit d'une tenue noire unie et impeccable. Les cultures traditionnelles et notamment les plus archaïques (celles des peuplades dites primitives) possédaient des codes stylistiques qui unifiaient leurs pratiques sociales et renforçaient donc le sentiment d'appartenance à la communauté. Parmi ceux-ci, le tatouage et le piercing ont été récupérés par ces "nouvelles tribus urbaines" (Fournier, 1997). Dans le milieu gothique, le piercing est une pratique très répandue mais sous l'effet de la mode, elle touche peu à peu les jeunes de divers milieux. C'est à Londres, ville propice à l'émergence des milieux et des styles les plus inattendus et les plus excentriques, que le piercing est né mais ses adeptes appartenaient à des milieux très marginalisés comme le monde homosexuel ou l'univers S/M (sado-masochiste). Bien que restant relativement marginale, cette pratique semble être passée dans les m½urs, si bien que les premiers à l'avoir fait, et les gothiques en font partie, doivent briller d'inventivité pour paraître à nouveau originaux et trouvent donc d'autres formes de piercing "socialement moins admises".
Autre élément stylistique marquant une certaine appartenance et une forme de contestation : le tatouage qui subit beaucoup moins les effets de la mode puisqu'il est définitif. Dans le milieu gothique, il est considéré comme une forme d'art et se divise en plusieurs catégories : le tribal (inspiré des tribus d'Indonésie ou maoris) le celtique et le fantastique. Les motifs choisis illustrent leurs sensibilité esthétique et constituent finalement des signes de ralliement. Le tatouage possède une fonction rituelle ; c'est une sorte de sacrifice comme le piercing qui symbolise l'entrée dans un sous-groupe particulier, "une tribu". Cependant, l'individu prend conscience, par ce marquage à vie, qu'il s'expose au risque de la marginalisation : la stigmatisation. Tatouage et piercing sont l'expression d'une contestation vis-à-vis des normes d'esthétique imposées par la société via les médias, et d'une remise en cause de la théorie du Beau puisqu'ils revendiquent un choix délibéré, justifiant l'aspect artistique de ces pratiques. Ils possèdent parfois un sens plus complexe directement lié à une volonté de styliser la vie :
Ainsi, une personne tenant un studio de Body painting parle de corps comme support d'expression prétend que "c'est un support qui donne un aspect spirituel à l'entreprise, qui me permet d'oublier le côté charnel" (interview du magazine Elegy, n°2). Dans une soirée gothique parisienne, un jeune homme s'explique sur les raisons de ses piercing : "je tends à abolir ma propre matière, à nier mon corps, au point de ne plus le reconnaître pour m'élever spirituellement"(interview dans le reportage de Zone interdite, sur M6, 1997).
Au cours de chaque interaction de la vie quotidienne, notre comportement, nos attitudes, nos moindres faits et gestes répondraient à une logique du système global qui se veut "socialement incorporée" (Bourdieu, 1992). Ils refléteraient notre position sociale dans ce système ; l'expression corporelle deviendrait une production sociale. Il est vrai que chaque individu, chaque groupe pense l'autre en termes de catégories et de classements (catégories d'appréciation et de perception). On parle alors de construction de catégories socialement objectivées par les acteurs sociaux. Le pouvoir exercé par la société se traduit presque par la soumission des individus et des groupes à la contrainte de la conformité. Les médias ont aussi une grande part de responsabilité dans notre société de consommation. Le pouvoir de la publicité, de la télévision et de la mode est de véhiculer et de faire accepter l'image d'archétypes de l'expression esthétique et corporelle, si bien que de plus en plus, les gens se sentent obligés de s'adapter à une façon d'être et de se présenter aux autres. C'est pour cette raison que celui ou celle qui décide délibérément de disposer de son corps et de son look, exprime avant tout le désir de se dégager de ce carcan normatif, bien que paradoxalement ses conduites soient en même temps guidées par un autre système de normes, celui du groupe qu'il intègre ou auquel il s'identifie.
"il y a un côté exaltant à transgresser les règles de bonnes m½urs, à dire que le costard cravate n'est pas la seule voie"(